Édito
décembre 2016 - Rapport

Rapport d’étonnement EPRIST sur le COPIST

Le document suivant essaie de restituer les avis d’EPRIST, lors de la réunion EPRIST du 8 décembre 2016, sur les services IST présentés dans le Catalogue d’offres partagées d’Information scientifique et technique (COPIST), suite aux résultats de l’enquête nationale.
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Edito

L’édition scientifique bousculée par Trump

Par Lucile Veissier , TheMetaNews, pour EPRIST Cet article est publié en partenariat avec TheMetaNews sous licence CC-BY 4.0 (voir les conditions). « No more taxpayer money for woke publishers! », s’exclamait Donald Trump sur le réseau social X le 8 avril 2025. Mais pourquoi tant de haine, quatre mois à peine après sa prise de poste à la Maison Blanche et l’interdiction orwellienne de plus de 200 mots au sein des agences gouvernementales ? « La folie du genre » poussée par des maisons d’éditions européennes comme Springer Nature, selon le Président des États-Unis, qui donnait en exemple un essai publié en juin 2024 par Nature intitulé « Beyond the trans/cis binary: introducing new terms will enrich gender research ». En ce même jour d’avril 2025, le média ultra-conservateur Breitbart News titrait sur la possible coupure des abonnements aux « woke medical journals », ceux-ci ayant soit disant répandu de « fausses informations » sur les vaccins et l’origine du virus de la Covid. Avec un argument de choc pour feu le département de l’Efficacité gouvernementale (DOGE) : les sommes déboursées par le contribuable états-unien – 20 millions de dollars pour les abonnements à Springer Nature –, jugées trop importantes. D’autant plus au vu du contenu… selon leur point de vue. « On m’a rapporté que de plus en plus de publications concèdent être partisanes dans certains débats scientifiques »  Edward R. Martin, procureur fédéral Le prix de la liberté. Le désabonnement à Springer Nature des National Institutes for Health (NIH) s’est finalement matérialisé en juin 2025 : il était annoncé par le média Axios et confirmé par le département de la Santé. Plus tôt, une lettre aurait été envoyée à la maison d’édition pour l’interroger sur ses pratiques éditoriales, l’accusant d’être partisane et d’entretenir des liens avec la Chine. N’est pas non plus à exclure l’hypothèse d’une revanche pour certaines prises de position anti-Trump dans les revues de Springer Nature, notamment cet éditorial publié par Nature juste avant les élections de novembre 2024 ou ces propos de l’éditrice de la revue Scientific American Laura Helmuth, qualifiant les partisans trumpistes de fascistes et intolérants. La maison d’édition n’a pas communiqué sur le sujet. D’autres coupures d’abonnements ont eu lieu : en mars, le département de l’agriculture avait déjà mis fin à 400 revues – sur un total d’environ 2000 – principalement éditées par des presses universitaires ou des sociétés savantes, suite aux ordres du DOGE. Bully time. Les intimidations ne se sont pas limitées au géant de l’édition scientifique ; elles ont également touché plusieurs revues médicales, parmi les plus prestigieuses. Mi-avril 2025, le procureur fédéral Edward R. Martin (district de Columbia) adressait un courrier à au moins quatre d’entre elles, éditées par des organisations professionnelles de médecins aux États-Unis : le New England Journal of Medicine (NEJM), le Journal of the American Medical Association (JAMA), Obstetrics & Gynecology et CHEST. C’est cette dernière qui a divulgué la fameuse lettre, les accusant de partialité, les rappelant à leurs « responsabilités » et leur adressant toute une liste de questions. Parmi les sujets posés : le manque de points de vue divergents, l’évaluation des biais dans les recherches – notamment celles financées sur deniers publics. La réponse à cette lettre « vaguement menaçante » selon les termes de l’éditeur en chef du NEJM interviewé par le New York Times, était attendue deux semaines plus tard, pour le 2 mai.  « Nous envisageons d’interdire [aux scientifiques] de publier dans les revues corrompues » Robert F. Kennedy, ministre de la Santé Recommandé AR. Quelques jours plus tard, le NEJM indiquait au Monde y avoir répondu en invoquant la liberté d’expression et assurant « [favoriser] le dialogue académique et [demeurer] ferme dans son engagement à soutenir les auteurs, les lecteurs et les patients ». Une autre revue tout aussi prestigieuse mais éditée par Elsevier, The Lancet, n’avait elle pas reçu de lettre mais apportait son soutien aux revues intimidées et plus généralement aux sciences médicales aux États-Unis, cible d’importantes coupures budgétaires annoncées quelques semaines plus tôt. Il faut dire que les sujets de crispation entre l’administration Trump et la communauté scientifique ne manquent pas : vaccination, avortement, inégalités d’accès aux soins… Fin mai, le ministre de la Santé Robert F. Kennedy relançait les hostilités en déclarant qu’il envisageait interdire aux scientifiques de publier dans The Lancet, NEJM, JAMA « et toutes ces autres revues (…) corrompues ». Une menace toujours pendante à l’heure où nous écrivons ces lignes. Coupes sombres. Il n’empêche que, même sans interdiction explicite, les près de 8000 projets de recherche stoppés et les coupures budgétaires prévues pour 2026 – que Nature présente en graphiques – vont forcément impacter la production d’articles par les laboratoires états-uniens. L’arrêt de nombreux partenariats internationaux risque fort de faire tache d’huile au niveau mondial. La France n’y échappe pas, le Canada non plus, près d’un tiers de sa production scientifique se faisant en collaboration avec les États-Unis dans certains domaines. Avec des conséquences sur un secteur de l’édition scientifique déjà fragilisé par la prolifération d’articles de mauvaise qualité générés par IA. Une autre manne importante pour les éditeurs risque également de fondre comme neige au soleil : les frais de publication. En effet, les NIH, grands financeurs de la recherche en santé, prévoient de plafonner le montant des Article Processing Charges (APC) prélevés sur leurs grants. En France, « les dépenses liées aux APC dans des revues ouvertes sont éligibles au paiement via les financements de l’Agence nationale de la recherche mais pas celles des revues hybrides [sur abonnement mais qui proposent aux auteurs de payer pour un accès ouvert à leur article, NDLR] », rappelait Zoé Ancion, responsable du pôle science ouverte à l’ANR – relire notre analyse sur l’évaluation et la science ouverte. « [Le plafonnement des APC] risque de se faire au bénéfice des grandes maisons d’édition, avec un renforcement de l’oligopole déjà en place » Stefanie Haustein, Université d’Ottawa Plafond de vair. Après avoir mis fin à l’embargo de 12 mois pour la mise en accès ouvert – obligatoire – des publications issues de leurs financements, les NIH communiquaient fin juillet leur volonté de serrer la vis sur les APC dès janvier 2026 en proposant cinq options, depuis la fixation d’un plafond – à définir entre 2000 et 6000 dollars ou bien proportionnel au montant de la grant – jusqu’à leur suppression totale. Le Scholarly Communications Lab de l’Université d’Ottawa a montré le fossé entre ces seuils et les prix pratiqués par les maisons d’édition – certes fixés en fonction de la réputation de la revue plutôt que des frais réels (voir notre “3 questions à Stefanie Haustein” plus bas). Sur plus de 2200 revues, seules 162 proposent des frais inférieurs à 2000 dollars, correspondant à 6% des publications en 2025. Et même un plafond fixé à 6000 dollars ne permettrait pas de couvrir les frais d’une publication sur dix. Pas moins des 28 revues Nature ont des APC à plus de 12 000 dollars, quand Cell (Elsevier) demande plus de 11 000 dollars, par exemple. Si la limite basse de 2000 dollars était imposée, les revenus des maisons d’édition pourraient donc drastiquement diminuer. Mais des effets rebond sont déjà anticipés.  Martingale. Une consultation organisée jusqu’à mi-septembre par les NIH a réuni plus de 900 commentaires de chercheurs, bibliothécaires et éditeurs, surtout de taille modeste. La crainte de voir les APC de nombre de revues augmenter jusqu’au plafond fixé choisi était notamment soulevée par PLOS, avec le risque de faire passer de nombreuses recherches en accès fermé. Autre risque, soulevé par l’Association of Research Libraries : celui de déplacer la pression financière sur les bibliothèques, également concernées par les coupes budgétaires. En effet, les frais de publication pourraient se transformer en accords de type « Read & Publish » où les établissements payent à la fois pour accéder aux articles fermés mais aussi pour publier en accès ouvert dans les revues le proposant. Avec des conséquences en bout de course pour les chercheuses et chercheurs (voir notre “3 questions à Stefanie Haustein” plus bas). Les NIH ont répondu tenir compte des commentaires et considérer d’autres options, selon Science en décembre 2025 mais à l’heure où nous écrivons, le suspense est encore de mise. 3 questions à… Stefanie Haustein* Professeure à l’Université d’Ottawa et spécialiste des questions de publication scientifique, Stefanie Haustein répond à nos questions. Limiter les APC est-il une bonne idée ? Tenter de mettre des freins à ce processus d’exploitation des grandes maisons d’édition semble à première vue une bonne idée. En effet, les frais de publication – 2000 dollars par article en moyenne pour les APC, 3000 dollars pour les revues hybrides – sont actuellement complètement déconnectés des coûts réels des éditeurs qui consistent principalement à du type setting, la génération d’un PDF et le maintien d’un serveur. Une étude estimait qu’en fixant les frais à 1000 dollars, les éditeurs pourraient encore se faire une marge raisonnable – évidemment moindre que les 38% de marge réalisées par Elsevier. Aujourd’hui, ces frais de publication sont uniquement indexés au prestige de la revue et beaucoup de chercheurs sont prêts à les payer. Quelles seraient les conséquences pour les chercheurs d’un plafonnement des APC ? Aujourd’hui les chercheurs payent les APC sur leurs financements propres, les mettant en balance avec l’achat de matériel ou le salaire de stagiaires. Mettre fin aux APC peut donc sembler plus égalitaire. Mais, si ces frais se déportent sur les bibliothèques des universités, les disparités vont se créer entre établissements : d’un côté, ceux qui auront payé un accord « Read & Publish » et les autres. L’Europe a été pionnière sur ce type d’accord, qui arrive plus doucement en Amérique du nord. Cela risque de se faire au bénéfice des grandes maisons d’édition, avec un renforcement de l’oligopole déjà en place. Quelle est la solution, selon vous ? Une trentaine de comités éditoriaux ont récemment quitté leur maison d’édition pour des plus petits éditeurs à but non lucratif – un des exemples les plus connus est celui de Imaging Neuroscience. Je faisais partie du comité éditorial du Journal of Informetrics, éditée par Elsevier, qui voulait passer en accès ouvert. Nous avons donc créé en 2019 une nouvelle revue : Quantitative Science Studies chez MIT Press. Aujourd’hui avec APC, nous essayons de faire passer la revue sur un modèle sans frais pour les auteurs. Mais la publication coûte de l’argent et nous devons trouver des financements. Comme nous l’écrivons dans notre dernier preprint, les agences de financement ont un rôle à jouer : la fondation Gates a par exemple décidé d’arrêter de payer des APC et a lancé sa propre plateforme en accès ouvert. * Les réponses ont été légèrement modifiées suite à la relecture par l’intéressée. Et si la solution pour diminuer les frais de publication était d’aider financièrement les revues à s’émanciper des éditeurs à but lucratif ? C’est ce que suggèrent notamment Stefanie Haustein et ses collègues (voir notre “3 questions à”). Sauf que l’ambiance aux États-Unis n’est pas à ce genre de soutien désintéressé, en particulier pour des revues indépendantes publiant des travaux qui contredisent les politiques de l’administration Trump. Pour preuve, l’arrêt de la revue Environmental Health Perspectives (EHP) financée jusqu’à il y a peu par le National Institute of Environmental Health Sciences (qui dépend des NIH). Créée en  1972, elle traitait de sujets brûlants comme la toxicité des PFAS ou celle des perturbateurs endocriniens. Nous en parlons au passé car la revue a annoncé en avril 2025 la suspension des soumissions de manuscrit – notre confrère Stéphane Foucart réagissait dans une chronique au Monde. Début décembre, c’est carrément la fermeture du site web que la communauté scientifique avait constaté avec stupeur. Heureusement, les articles précédemment publiés semblaient toujours accessibles sur PubMed – relire notre analyse sur le sauvetage en cours de cette base en biologie et santé.  « L’ACS tient à maintenir l’indépendance éditoriale des revues qu’elle publie.» Joel Kaufman, éditeur en chef d’EHP Mode survie. Coup de théâtre début janvier : la maison d’édition de la société savante American Chemical Society, ACS Publishing, annonçait la reprise de la revue. L’éditeur en chef, Joel Kaufman, maintenu à son poste, témoignait sa joie de voir « que EHP avait trouvé une nouvelle maison ». Les commentaires n’ont pas tardé à pleuvoir malgré l’apparente volonté de conserver la ligne éditoriale, notant un risque de concurrence avec deux revues déjà éditées par ACS Publishing voire d’éventuels conflits d’intérêt avec les sponsors industriels de la société savante. Contacté par nos soins, l’éditeur en chef Joel Kaufman répondait sous le contrôle de la maison d’édition : « J’ai été rassuré à plusieurs reprises — et elle l’a démontré avec ses autres revues — que l’ACS tient à maintenir l’indépendance éditoriale des revues qu’elle publie. Ces valeurs communes me donnent une grande confiance que nous pouvons bâtir ensemble un avenir riche pour EHP et poursuivre fièrement la longue histoire de la revue. » L’or, valeur refuge. La revue changera en revanche de modèle économique, passant du “diamant” – entièrement gratuite, autant pour les auteurs que les lecteurs – au “gold”, c’est-à-dire avec des APC alignés sur les tarifs d’ACS Publishing – de 3000 à 4500 dollars. La publication restera gratuite en 2026, toujours selon Joel Kaufman qui espère une remise en ligne des archives d’EHP ainsi qu’une réouverture des soumissions le plus tôt possible. Les chercheuses et chercheurs états-uniens auront-ils le droit de publier dedans ? L’avenir nous le dira.

L’évaluation la joue-t-elle open ?

Par Lucile Veissier , TheMetaNews, pour EPRIST Quand vient l’heure de l’évaluation, les chercheur·ses restent tiraillé·es entre h-index et ouverture des publications. Tour d’horizon des politiques institutionnelles mais aussi des pratiques en commission. Pour cette enquête, TheMetaNews et l’EPRIST ont mené un sondage auprès des membres de comités d’évaluation. Retrouvez la synthèse des résultats en version PDF. La majorité des citations sont tirées de deux journées organisées sur ce thème : l’une par l’EPRIST le 3 octobre 2025, l’autre par l’Académie des sciences le 18 novembre 2025. Enfermés depuis maintenant plusieurs heures, une vingtaine de chercheuses et chercheurs débattent, n’arrivant à se mettre d’accord sur les candidat·es à sélectionner pour les quatre postes ouverts cette année. « X était quand même plus éloquente à l’oral », « le projet de Y est beaucoup plus porteur… », « Z a tout de même un h-index de 30 ! » Le mot est lâché, symbole d’une évaluation basée sur des indicateurs chiffrés. Une évaluation supposée être d’un autre temps à l’heure de la science ouverte. Les institutions académiques incitent aujourd’hui à prendre en compte la qualité et la portée des recherches et non la quantité de publications ou de citations. Mais qu’en est-il en pratique ? Un ange passe dans la salle où le jury s’est réuni, puis les discussions reprennent comme si de rien n’était. Le candidat Z sera finalement sélectionné… Si cette scène est le fruit de notre imagination, elle pourrait toujours avoir lieu en 2025. « Adopter des pratiques vertueuses et faire de la “belle science” sont deux choses différentes » Emmanuelle Jannès-Ober, Inrae Mieux avant ? Mais tout d’abord, revenons sur la science ouverte. Il y a bien longtemps, les chercheurs consultaient les résultats de leurs collègues dans des revues papier qu’ils recevaient chaque mois. Puis le numérique est arrivé : les publications ont migré sur les sites des éditeurs, leur accès est dorénavant restreint par des paywalls. Que les travaux financés sur deniers publics restent cadenassés, monétisés par des éditeurs scientifiques ? Absurde pour certains, sachant que le web offrait la possibilité d’un accès illimité et par tous. Ainsi est apparu dès les années 1990 – arXiv date de 1991 – le mouvement de la science ouverte. D’abord défendu par une poignée d’activistes, il a réussi à convaincre les institutions : aujourd’hui, plus de six publications sur dix sont en accès ouvert. Mais comment aller au-delà ? Et surtout comment éviter aux chercheurs de se sentir tiraillés entre deux injonctions contradictoires : d’un côté satisfaire les exigences en matière de science ouverte de son établissement et de ses financeurs, de l’autre publier dans des revues prestigieuses pour progresser dans leur carrière. Réformer l’évaluation n’est pas une mince affaire. Compostelle. L’évaluation dans le contexte de la science ouverte était justement l’objet d’une journée organisée par l’Eprist, l’association des responsables d’information scientifique et technique dans les organismes de recherche, le 3 octobre 2025 – nous y étions. « Publier en accès ouvert, oui, mais pour certains le facteur d’impact des revues reste important. Sur quoi baser l’évaluation – des institutions, des carrières, des projets – alors que dans les comités nous sommes tous pris par le temps ? » témoignait en introduction Michel Pohl, directeur du Département de la science ouverte (DSO) à l’Inserm et lui-même chercheur. Laurence El Khouri, directrice adjointe de la Direction des données ouvertes de la recherche (DDOR) au CNRS, présentait la feuille de route de l’organisme, qui sera sous peu mise à jour. Alors qu’en 2019 avait été annoncé le transfert automatique des publications déposées sur HAL – et seulement celles déposées sur HAL, ce qui n’avait pas manqué de faire réagir – dans les dossiers de suivi de carrière des chercheur·ses, la prochaine étape verra l’inclusion d’autres types de productions – données, logiciels, etc. Comparant le défi avec celui du changement climatique, Laurence El Khouri affirmait : « l’évaluation doit prendre un tournant (…) C’est à nous d’aller avec notre bâton de pèlerin voir les présidents de section ».  « Durant 30 ans, on a beaucoup recruté de profils “compétiteurs”, il nous manque aujourd’hui des chercheurs plus collaborateurs » Pierre Alliez, Inria Chacun, fait, fait, fait… « À Inrae, nous donnons des consignes aux présidents de commissions scientifiques spécialisées [l’équivalent des sections au CNRS, NDLR] mais nous ne savons pas si elles sont appliquées », témoignait Emmanuelle Jannès-Ober, directrice adjointe de la DipSO (Direction pour la science ouverte). Elle rappelle au passage qu’évaluer à l’aune de la science ouverte ne signifie pas évaluer le respect de ses principes : « Adopter des pratiques vertueuses et faire de la “belle science” sont deux choses différentes ». D’ailleurs, les chercheur-ses tiennent à pouvoir choisir là où ils publient, accès ouvert ou non. Question de liberté académique ? La réponse ne fait pas l’unanimité mais, dans tous les cas, l’incitation apparaît comme la meilleure stratégie à adopter pour les établissements – relire notre analyse sur Nantes Université qui voulait obliger ses chercheurs à publier dans des revues open.  Top of the pops. D’autant que l’évaluation quantitative, basée sur le volume des publications et le nombre de citations, semble avoir fait quelques dégâts : « Durant 30 ans, on a beaucoup recruté de profils “compétiteurs”, il nous manque aujourd’hui des chercheurs plus collaborateurs », analysait ce même 3 octobre dernier Pierre Alliez, président de la commission d’évaluation d’Inria. Un constat partagé par Marion Cipriano, directrice du Département évaluation de l’Inserm : « Nous avons besoin de diversité pour faire fonctionner les collectifs. » Mais face à la multiplication des évaluations – la dernière en date étant celle pour les primes dites Ripec 3, nous vous en parlions –, c’est aujourd’hui 2800 dossiers qui sont examinés chaque année par les sept CSS de l’Inserm – qui comprend 2000 chercheurs. « Entre fatigue et manque de temps, comment classer des profils très différents ? », interrogeait la représentante de l’Inserm qui a, comme la plupart des autres organismes, signé la déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche (DORA). Le CV narratifPassé dans les usages de nombreux organismes et agences de financement, le CV narratif est apparu comme une solution pour se débarrasser des indicateurs chiffrés. De quoi s’agit-il ? Au lieu d’une liste à la Prévert de toutes les publications du candidat, l’ANR demande une sélection de cinq publications commentées, le CNRS et l’ERC un maximum de dix productions. Avec la possibilité de mentionner des éléments de contexte – parcours différents, interruptions de carrière ou autres – pouvant « impacter la productivité » à la baisse, expliquait Maria Leptin le 18 novembre 2025 à Paris. Au CNRS, cinq faits marquants doivent également être décrits et une auto-évaluation a été instaurée dans les dossiers de carrière : 40 points à répartir en fonction du temps consacré à cinq facettes du métier de chercheur : recherche, encadrement, tâches collectives, transfert de connaissance… « Chacune est valorisée », affirmait, taux de réussite à l’appui, Martina Knoop, directrice de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI), ce même jour à l’Académie des sciences. Quali quali. Évaluation des chercheurs, évaluation des projets, même combat ? Signataire de DORA en 2018 puis de CoARA en 2022 (voir encadré sur l’international), l’Agence nationale de la recherche (ANR) « promeut une évaluation qualitative des propositions de projets, la reconnaissance de tous les produits de la recherche, la non prise en compte du facteur d’impact et du h-index », explique Zoé Ancion, responsable du pôle science ouverte. Comme dans beaucoup d’autres institutions, le CV demandé intègre des parties narratives (voir encadré). « Le mouvement en faveur de la science ouverte participe à la qualité de la science », affirme Zoé Ancion. Se plaçant en « relais des politiques déjà déployées dans les établissements », l’agence demande ainsi aux chercheurs qu’elle finance de déposer leurs publications en accès ouvert et en licence CC-BY – nous vous en parlions. Avec un détail d’importance : « Les auteurs sont libres de publier dans la revue de leur choix, les dépenses liées aux APC [article processing charges, NDLR] dans des revues ouvertes sont éligibles au paiement via les financements ANR, mais pas celles des revues hybrides [accessibles sur abonnement mais qui proposent aux auteurs de payer pour un accès ouvert à leur article, NDLR] ». Incitation douce. Le tout dans une démarche d’adhésion : « Les publications déposées dans HAL apparaissent automatiquement dans l’espace projet et dans les rapports. L’objectif de l’ANR est de simplifier le processus pour les chercheurs », explique Zoé Ancion. Il en va de même pour le Plan de gestion des données, demandé pour tout projet financé et qui peut être construit à l’aide de l’outil DMP OPIDoR facilitant le transfert vers les services de l’ANR, avec la recommandation d’en déposer la version finale sur HAL, tout comme les logiciels via Software Heritage – nous vous le présentions en outil dans ce numéro. Pour aller plus loin, les pistes évoquées comprennent la possibilité pour les candidats de mettre en avant dans leur CV des prépublications ou des publications dans d’autres langues que l’anglais. Par ailleurs, l’agence souhaite sensibiliser davantage toutes les parties prenantes de l’évaluation des projets sur la science ouverte grâce à des modules en ligne et poursuivre l’organisation de retours d’expérience en fin de processus. « L’ensemble de ces dispositions seront présentées dans le prochain plan d’action CoARA de l’ANR, qui sera publié en début d’année », précise Zoé Ancion. Enfin, l’ANR a également des appels dédiés à la science ouverte et à son impact sur les pratiques de recherche.  « Montrer une vidéo de sensibilisation juste avant que le jury ne commence sa sélection a fait ses preuves » Maria Leptin, ERC Faux jumeaux ? La formation des évaluateurs, l’European research council (ERC) y semble également très sensible. Lors d’un événement organisé par l’Académie des sciences le 18 novembre 2025, la présidente de l’ERC Maria Leptin a listé tous les biais auxquels nous sommes tous soumis, reviewer ou non. « Cela peut être aussi trivial qu’une date de naissance en commun (…) Et le biais de confirmation [on privilégie les informations qui confortent nos opinions, NDLR] reste le pire dans les comités », donnait-elle en exemple. Heureusement, les solutions existent : « Montrer une vidéo de sensibilisation juste avant que le jury ne commence sa sélection a fait ses preuves. » Il serait en effet possible de surmonter ses biais si on n’y prête attention… « mais pas quand on est fatigué, stressé ou qu’on a faim… Les échanges juste avant le déjeuner sont généralement bien plus rudes », précisait la présidente de l’ERC. L’agence européenne a fait évoluer son processus de sélection, comprenant aujourd’hui CV narratif (voir encadré). Et à l’international ?Si le mouvement est bien enclenché en France, il n’est pas en reste à l’international. Lancé par DORA, Reformscape recense des documents d’évaluation responsable d’institutions partout dans le monde, avec un moteur de recherche. À l’échelle européenne, les institutions et agences de financement tentent de se coordonner via ScienceEurope et la Coalition for advancing research assessment (CoARA). L’ANR affirme y être très active, et le Conseil national des universités (CNU) réfléchit à s’en rapprocher.  Si le mouvement est bien enclenché en France, il n’est pas en reste à l’international. Lancé par DORA, Reformscape recense des documents d’évaluation responsable d’institutions partout dans le monde, avec un moteur de recherche. À l’échelle européenne, les institutions et agences de financement tentent de se coordonner via ScienceEurope et la Coalition for advancing research assessment (CoARA). L’ANR affirme y être très active, et le Conseil national des universités (CNU) réfléchit à s’en rapprocher.  Mauvaises habitudes. Mais dans la pratique, comment évaluent les chercheuses et chercheurs ? TheMetaNews et l’Eprist ont diffusé un questionnaire à destination des membres des comités (dont revoici les résultats), commissions, sections des différents organismes de recherche et du Conseil national des universités (CNU), avec au total environ 120 réponses. « L’évaluation au prisme de la science ouverte est-elle un sujet familier et maîtrisé par tous les membres ? » Seulement 55% des répondants ont estimé que « oui » et moins d’un tiers dit avoir été formé – 45% parmi les présidents de comité. Pire, le recours au h-index ou à d’autres indicateurs quantitatifs semble une habitude encore bien ancrée chez certains évaluateurs. La pratique reste peu commune en sciences humaines mais aussi en sciences exactes où neuf répondants sur dix déclarent ne l’utiliser que “parfois” voire “jamais”. En revanche plus d’un tiers des sciences du vivant admettent y avoir recours “souvent” voire “tout le temps”.  «  Le contenu de l’article est plus important que la revue dans laquelle il est publié » Patrick Couvreur, Académie des sciences Mise à l’index ? En plus d’aller à l’encontre de la science ouverte, le h-index, né de l’imagination très rationnelle d’un chercheur en physique – Jorge Hirsch, nous l’avions interviewé – fait l’objet de nombreuses critiques sur sa pertinence : « Le h-index ne dit pas tout : entre un chercheur avec trois publications dont une incroyable qui atteint 100 citations [donc un h-index de maximum 3, NDLR] et un autre chercheur avec 20 articles ayant chacun 20 citations [et donc un h-index de 20, NDLR], lequel préfère-t-on ? », demande Annaïg Mahé, spécialiste des indicateurs – relire notre interview. La question se discute, en effet. Le sociologue des sciences Yves Gingras appelle quant à lui régulièrement à en finir avec le h-index, donnant cette exemple assez parlant : Albert Einstein dépasse à peine 50, alors que celui de Didier Raoult dépasse les 100. Faut-il alors chercher à remplacer le h-index ? Que nenni. « Dès que l’on impose un indicateur, il devient un objectif en soi ; c’est l’effet Cobra », expliquait Martina Knoop du CNRS le 18 novembre dernier. Un terme qui vient de l’époque coloniale en Inde : les Britanniques  voulant se débarrasser des cobras, ils ont promis des primes à qui rapporterait un cadavre de cet animal. Résultat : les locaux se sont lancés dans l’élevage de cobras.  Dans la nuance. « Il ne faut pas être psychorigide », a répété plusieurs fois Patrick Couvreur, académicien et professeur émérite en pharmacie à l’université Paris-Saclay, en présentant le rapport sur l’évaluation dans le contexte de la science ouverte publié en mars 2025 par l’Académie des sciences. Celui-ci recommande une priorité à l’évaluation qualitative : « Le contenu de l’article est plus important que la revue dans laquelle il est publié », rapportait l’académien. Mais aussi de réduire la bureaucratie et d’augmenter les moyens matériels et humains. Publié par DORA en mai 2024, un guide sur l’utilisation des indicateurs quantitatifs tente d’apporter de la nuance et décrit les limites de chacun d’entre eux. Avec une recommandation pour celles et ceux qui les utilisent : être clair, transparent et juste. Car la situation semble pire à l’international, si l’on en croit le sondage mené par Springer Nature à l’été 2024 auprès de plus de 6000 chercheurs à travers le monde : 55% d’entre eux estimaient que l’évaluation de leur travail était basée tout ou partie sur des métriques.  «  J’ai choisi de participer à l’évaluation de mes pairs justement pour (…) veiller aux biais » Un·e répondant·e à notre enquête  Y a plus qu’à ? Malgré les politiques mises en place en France, reste-t-il des freins ? Plus de 70% des répondant·es à notre sondage TMN/Eprist jugent que oui. Parmi les plus cités : le manque de temps. « [L’évaluation selon les principes de la science ouverte est] une très belle chose mais difficile à mettre en œuvre », commente un·e des répondant·es en sciences sociales. Les habitudes et réflexes viennent en second. « Étant une pratique assez récente, elle n’a pas fait partie des habitudes des plus anciens », témoigne un·e enseignant·e-chercheur·e en sciences exactes. Sont également cités le manque d’expertise scientifique sur certains sujets précis, l’absence de consignes/définitions claires, ainsi que le besoin de connaissances voire de formations sur la science ouverte. « Je ne comprends pas cette notion de science ouverte. », commente un·e répondant·e en sciences humaines.  Poids du passé. Peu d’opposition de principe donc… « Mais ces évaluations sont réalisées par des chercheurs qui ont brillé dans un système qui évaluait sur des critères quantitatifs, il y a peu d’espoir que ces mêmes chercheurs changent le système qui les a mis en valeur ! », fait remarquer un·e chercheur·se en sciences du vivant. De l’enthousiasme pour ce nouveau paradigme d’évaluation ressort tout de même de notre sondage : « J’ai choisi de participer à l’évaluation de mes pairs justement pour aider à la mettre en application et de veiller aux biais. Même si nous n’y sommes pas pour tout, nous avons fait beaucoup de progrès. » Cet article est publié en partenariat avec TheMetaNews, le journal de la recherche, sous licence CC-BY 4.0 (voir les conditions).

L’invasion des profanateurs de revue

par Lucile Veissier , TheMetaNews, pour EPRIST Des revues dévoyées par d’obscurs éditeurs qui leur font adopter des pratiques prédatrices ? Le phénomène existe depuis quelques années mais commence tout juste à être documenté. L’achat et la revente de revues scientifiques deviendrait-il un business juteux ? Depuis quelques années, certains éditeurs en chef croulent sous les emails d’obscures sociétés basées aux quatre coins du monde, de Singapour au Royaume-Uni en passant par l’Inde, proposant le rachat de leur revue. Les montants proposés ? De 75 000 à 500 000 dollars, du moins d’après les sources connues. De guerre lasse, certaines revues mettent en ligne les offres qu’elles reçoivent. Depuis décembre 2021, le Macedonian Journal of Chemistry and Chemical Engineering a ainsi rendu publiques sur leur site plus de vingt propositions de rachat avec en avant-propos : « Nous ne sommes pas intéressés ». Plus récemment, en novembre 2024, l’éditeur du Journal of Artificial Societies and Social Simulation Flaminio Squazzoni recevait une offre à six chiffres. Au rythme actuel, il faudrait huit à dix ans pour rentabiliser un tel investissement : « Vous savez ce qu’ils vont faire…  », écrivait-il sur X. En effet, une fois rachetées, ces revues perdent progressivement toute légitimité, adoptant des pratiques parfois carrément prédatrices. Un phénomène qui semble prendre de l’importance, aux dépens des chercheurs et de la science.  « Tout un pan de la littérature a disparu de la surface de la Terre » Ophélie Fraisier-Vannier, Université de Toulouse Archéologie, science de l’éducation, psycho… toutes les disciplines sont touchées. Si certains éditeurs en chef résistent, d’autres acceptent en toute discrétion, informant parfois le comité éditorial au détour d’une note. Cela a été le cas de la revue Tobacco Regulatory Science, rachetée une première fois en 2019 pour être revendue deux ans plus tard à JCF Corp – basé à Singapour et qui se présente comme leader dans le conseil aux petites et moyennes entreprises du secteur de l’édition – puis à une société malaisienne. La chercheuse et éditrice associée de la revue Cristine Delnevo, méfiante après le second rachat, a démissionné. Comme elle en témoignait en 2021, elle ne savait même plus à qui appartenait la revue : aucune information claire ni sur le site, ni en interne ne l’indiquait – la communication avec le nouvel éditeur en chef était inexistante. Le tout accompagné d’un chambardement complet de la gestion éditoriale : alors que des auteurs restaient sans nouvelles des manuscrits qu’ils avaient soumis, le nombre de papiers explosait, publiant en deux mois le volume de  deux ou trois ans auparavant. Pire, des articles sans lien avec le tabac sont apparus dans les nouveaux numéros et les frais de publication ont été multipliés par deux.  Pulsus Group, JCF Corp, Open Access Text Limited, Codon Publications ou Science Research Society… Les noms de ces fameuses entreprises vous sont probablement inconnus, et pourtant celles-ci transforment radicalement les revues sur lesquelles elles font main basse. Leur objectif ? Profiter de leur légitimité dans le monde de l’édition scientifique, c’est-à-dire leur référencement par Web of Science et Scopus – ces grandes bases de données dont nous vous parlions – et leur facteur d’impact associé. Calculé sur la base des citations que reçoivent l’ensemble des articles qui y sont publiés, celui-ci est en effet un indicateur de sa réputation, et donc de son attractivité. Nature possède par exemple un impact factor de 50, mais ceux de beaucoup de revues tournent entre 1 et 5. Les plus confidentielles ne sont pas toujours répertoriées dans le Journal Citation Reports publié chaque année par Clarivate, l’entreprise détenant Web of Science. Voici donc la nouvelle technique des éditeurs prédateurs : en acheter une toute faite. Bien plus simple et rapide que la création d’une revue from scratch suivi du long travail pour la faire apparaître dans les bases de données bibliométriques…  « Nous avons réalisé que plusieurs maisons d’éditions agissaient de la même manière, et qu’elles étaient probablement contrôlées par les mêmes personnes » Alberto Martín-Martín, Université de Grenade Mais pour quoi faire ? En 2022, deux revues espagnoles en sciences de l’information – Comunicar et Profesional de la información – ont été vendues à une même maison d’édition nommée Oxbridge Publishing House Ltd. « Cela paraissait étrange et nous avons décidé de regarder de plus près », explique Alberto Martín-Martín, auteur avec son collègue de l’université de Grenade Emilio Delgado d’un preprint déposé sur Zenodo en janvier 2025 examinant les pratiques de cette société au nom étrange – un mélange entre Oxford et Cambridge. L’entreprise est domiciliée en Angleterre et à la même adresse, les chercheurs découvrent trois autres maisons d’édition qui tentent également d’acquérir des revues bien établies. « Nous avons réalisé que plusieurs maisons d’édition agissaient de la même manière, et qu’elles étaient probablement contrôlées par les mêmes personnes ». Ce qui les a inspirés pour filer la métaphore avec le film Invasion of the Body Snatchers – L’Invasion des profanateurs de sépultures en français – dont les amateurs de science-fiction se rappelleront peut-être. Frais de publications, thématiques, origines géographiques des auteurs… Les deux chercheurs en sciences de l’information ont analysé plus de 36 revues originellement détenues par de petites maisons d’édition, voire des particuliers, dans des pays aussi divers que l’Espagne, le Royaume-Uni, les États-Unis, la Turquie ou l’Inde. Et après rachat, la transformation est flagrante : alors que les article processing charges (APC) demandés aux auteurs sont introduits ou augmentent, les digital object identifier (DOI) – assurant l’identification unique et pérenne d’une publication disparaissent. En parallèle, les chercheurs espagnols voient apparaître des articles absolument hors sujet – de l’informatique dans une revue sur la langue kurde, par exemple – en provenance de pays comme l’Arabie saoudite ou l’Asie, auparavant peu représentés dans ces revues parfois peu internationales. « Des signaux forts », estime Alberto Martín-Martín. Mais ils ne se sont pas arrêtés là. « En sciences de l’information et de la communication, nous avons perdu deux des trois revues hispaniques » Alberto Martín-Martín Dans un second preprint déposé en avril 2025 sur Zenodo, Alberto Martín-Martín et Emilio Delgado ont présenté l’analyse bibliométrique de 55 revues soupçonnées d’avoir mal tourné après leur rachat par Oxbridge et consorts – la liste initiale des 36 précédentes s’en trouve rallongée. Les graphiques représentant les connexions entre revues, parfois thématiquement éloignées, en termes de citations d’une revue à l’autre et d’auteurs publiant concomitamment dans plusieurs revues sont sans appel : 9 sur 10 n’existaient pas avant les rachats. Pour les chercheurs espagnols, c’est la démonstration de pratiques coordonnées entre des revues qui n’avaient a priori rien en commun, sauf aujourd’hui d’appartenir à un même réseau. Voilà qui rappelle les agissements presque mafieux des paper mills. En décrédibilisant ces revues auparavant perçues comme légitimes, la dissémination de papiers de piètre qualité pénalise également les chercheurs du domaine : « En sciences de l’information et de la communication, nous avons perdu deux des trois revues hispaniques. Nous n’avons plus beaucoup d’options pour publier », se désole Alberto Martín-Martín. Les revues francophones ne semblent pas épargnées par le phénomène. Récemment, le journal de l’Inserm Médecine Science aurait été la cible de ces tentatives de rachat. En 2019, la Revue d’intelligence artificielle (RIA) était vendue par les éditions Lavoisier à l’entreprise International information and engineering technology association (IIETA), domiciliée au Canada mais suspectée d’être aux mains de la diaspora chinoise. L’ancien éditeur en chef et directeur de recherches au CNRS Yves Demazeau alertait alors dans un communiqué : « Le comité de rédaction démissionnaire émet de fortes réserves sur la qualité scientifique du nouvel éditeur IIETA, dont le premier nouveau numéro de RIA est publié de manière opaque, en dehors de tout standard scientifique. » Plusieurs articles avaient en effet été publiés sans l’aval des éditeurs. Même sort pour Ingénierie des Systèmes d’Information, dont Guillaume Cabanac – relire son portrait – était membre du comité éditorial. Il témoignait dans les colonnes de L’Express de l’introduction de frais de publication de 600 dollars et d’une multiplication par trois du volume d’articles. Au total, au moins sept revues sont passées des mains de Lavoisier à IIETA depuis 2018. Le détective toulousain ne pouvait pas en rester là : avec sa collègue Ophélie Fraisier-Vannier, ils ont commencé à les passer au crible. Non encore publiés, les résultats qu’ils nous ont communiqués dessinent de claires tendances. « Toute la communauté de ces journaux a changé du jour au lendemain » Ophélie Fraisier-Vannier Publiant auparavant uniquement en français des articles d’auteurs en majorité affiliés à des institutions françaises, les sept revues publient aujourd’hui en anglais – malgré leur nom qui restent, eux, bien français (voir la liste en encadré). Nouveau top 3 des nouveaux pays de provenance des auteurs : l’Inde, la Chine et l’Irak, et de très loin. « Toute la communauté de ces revues a changé du jour au lendemain », analyse Ophélie Fraisier-Vannier, maîtresse de conférences à l’Université de Toulouse. Alors que sur les sept revues, le volume de publication avait déjà doublé un an après le rachat, Traitement du signal a été la plus impactée avec une multiplication par dix du nombre d’articles publiés entre 2018 et 2024. C’est aussi la revue qui réclame les frais de publication les plus élevés : 900 dollars par article, contre aux alentours de 500 pour les autres. Mais le plus problématique reste l’impossibilité d’accéder aux articles publiés avant le rachat sur le site de la nouvelle maison d’édition : « Tout un pan de la littérature a disparu de la surface de la Terre », alerte la chercheuse en informatique. D’après leurs analyses, il en manquerait près de 3000, datant d’avant 2018. L’accès pérenne aux articles publiés, notamment graĉe au Digital Object Identifier (DOI), est pourtant l’une des missions premières des maisons d’édition.  Quelles solutions face à ce nouveau fléau ? Les chercheurs espagnols Alberto Martín-Martín et Emilio Delgado recommandent que les bases de données bibliographiques mettent en place des protocoles pour détecter les revues “dévoyées” et puissent agir en conséquence. « Si très vite après leur rachat, les revues n’apparaissent plus dans les bases et n’ont plus de facteur d’impact, elles n’arriveront plus à attirer des auteurs et le business ne fonctionnera plus », explique Alberto Martín-Martín. Suite à leur preprint paru en janvier alertant sur 36 revues, Web of Science a rapidement retiré les 6 dernières qui y étaient encore indexées – 11 revues avaient déjà été retirées, les autres n’y avaient jamais figuré. En revanche, toutes apparaissaient dans Scopus qui, d’après leur dernière liste mise à jour en août 2025, n’en marquait que neuf comme “interrompues par Scopus”. Contacté par nos soins, son propriétaire Elsevier nous a affirmé avoir pris la mesure du problème : « Après une enquête approfondie, nous avons décidé de cesser de publier dans Scopus tous les titres dont la publication par Oxbridge Publishing House est clairement prouvée. Tous ces titres ont désormais été retirés de la liste. » Sans donner la liste desdites revues. Mais plus tôt ces rachats seront détectés, plus la lutte sera efficace. Les chercheurs espagnols sont donc en train de mener une investigation à une plus grande échelle. Tout en rappelant que le rachat de revue et la présence d’APC n’est pas toujours le signe d’une activité frauduleuse : « S’il y a une vraie gestion éditoriale et une relecture par les pairs, c’est OK. » « Si la proposition de rachat tombe au moment d’un départ à la retraite ou d’une passation, il peut être difficile de résister » Alberto Martín-Martín Les institutions ont évidemment également un rôle à jouer, notamment en arrêtant d’évaluer en se basant sur l’impact factor des revues – beaucoup ont déjà pris position dans ce sens, en signant notamment la déclaration de San Francisco mais dans la pratique les choses évoluent parfois bien plus lentement. Le soutien institutionnels aux revues pourraient également s’avérer crucial, alors que certains éditeurs en chef tiennent leur revue à bout de bras : « Si la proposition de rachat tombe au moment d’un départ à la retraite ou d’une passation, il peut être difficile de résister », détaille Alberto Martín-Martín. Enfin, une partie de la responsabilité repose sur les épaules des chercheurs eux-mêmes, notamment ceux présents dans les comités éditoriaux : « Elles et ils ont le devoir d’être attentifs et transparents, comme certains l’ont très bien fait », estime le chercheur espagnol.  En France aussi… Sept revues au nom francophone – mais publiant aujourd’hui en anglais – s’affichent dans le portfolio de la maison International information and engineering technology association (IIETA). Elles auraient toutes été revendues par les éditions Lavoisier autour de 2018 :  – Annales de Chimie – Science des Matériaux (ACSM) – Ingénierie des Systèmes d’Information (ISI) – Instrumentation Mesure Métrologie (IMM) – Journal Européen des Systèmes Automatisés (JESA) – Revue d’Intelligence Artificielle (RIA) – Revue des Composites et des Matériaux Avancés (RCMA) – Traitement du Signal (TS) Parmi elles, toutes présentent des frais de publications (entre 250 et 900 dollars), trois – TS, ACSM et RCMA – apparaissent dans Web of Science avec des impacts facteurs autour de 1 et cinq des sept revues étaient listées par Scopus en août 2025. Ce dernier mentionnent TS et RIA comme étant des « titres abandonnés par Scopus en raison de problèmes de qualité ». Cet article est publié sur le site d’EPRIST sous licence CC-BY 4.0

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