Édito
octobre 2025 -

L’invasion des profanateurs de revue

par Lucile Veissier , TheMetaNews, pour EPRIST

Des revues dévoyées par d’obscurs éditeurs qui leur font adopter des pratiques prédatrices ? Le phénomène existe depuis quelques années mais commence tout juste à être documenté.

L’achat et la revente de revues scientifiques deviendrait-il un business juteux ? Depuis quelques années, certains éditeurs en chef croulent sous les emails d’obscures sociétés basées aux quatre coins du monde, de Singapour au Royaume-Uni en passant par l’Inde, proposant le rachat de leur revue. Les montants proposés ? De 75 000 à 500 000 dollars, du moins d’après les sources connues. De guerre lasse, certaines revues mettent en ligne les offres qu’elles reçoivent. Depuis décembre 2021, le Macedonian Journal of Chemistry and Chemical Engineering a ainsi rendu publiques sur leur site plus de vingt propositions de rachat avec en avant-propos : « Nous ne sommes pas intéressés ». Plus récemment, en novembre 2024, l’éditeur du Journal of Artificial Societies and Social Simulation Flaminio Squazzoni recevait une offre à six chiffres. Au rythme actuel, il faudrait huit à dix ans pour rentabiliser un tel investissement : « Vous savez ce qu’ils vont faire…  », écrivait-il sur X. En effet, une fois rachetées, ces revues perdent progressivement toute légitimité, adoptant des pratiques parfois carrément prédatrices. Un phénomène qui semble prendre de l’importance, aux dépens des chercheurs et de la science. 

« Tout un pan de la littérature a disparu de la surface de la Terre »

Ophélie Fraisier-Vannier, Université de Toulouse

Archéologie, science de l’éducation, psycho… toutes les disciplines sont touchées. Si certains éditeurs en chef résistent, d’autres acceptent en toute discrétion, informant parfois le comité éditorial au détour d’une note. Cela a été le cas de la revue Tobacco Regulatory Science, rachetée une première fois en 2019 pour être revendue deux ans plus tard à JCF Corp – basé à Singapour et qui se présente comme leader dans le conseil aux petites et moyennes entreprises du secteur de l’édition – puis à une société malaisienne. La chercheuse et éditrice associée de la revue Cristine Delnevo, méfiante après le second rachat, a démissionné. Comme elle en témoignait en 2021, elle ne savait même plus à qui appartenait la revue : aucune information claire ni sur le site, ni en interne ne l’indiquait – la communication avec le nouvel éditeur en chef était inexistante. Le tout accompagné d’un chambardement complet de la gestion éditoriale : alors que des auteurs restaient sans nouvelles des manuscrits qu’ils avaient soumis, le nombre de papiers explosait, publiant en deux mois le volume de  deux ou trois ans auparavant. Pire, des articles sans lien avec le tabac sont apparus dans les nouveaux numéros et les frais de publication ont été multipliés par deux. 

Pulsus Group, JCF Corp, Open Access Text Limited, Codon Publications ou Science Research Society… Les noms de ces fameuses entreprises vous sont probablement inconnus, et pourtant celles-ci transforment radicalement les revues sur lesquelles elles font main basse. Leur objectif ? Profiter de leur légitimité dans le monde de l’édition scientifique, c’est-à-dire leur référencement par Web of Science et Scopus – ces grandes bases de données dont nous vous parlions – et leur facteur d’impact associé. Calculé sur la base des citations que reçoivent l’ensemble des articles qui y sont publiés, celui-ci est en effet un indicateur de sa réputation, et donc de son attractivité. Nature possède par exemple un impact factor de 50, mais ceux de beaucoup de revues tournent entre 1 et 5. Les plus confidentielles ne sont pas toujours répertoriées dans le Journal Citation Reports publié chaque année par Clarivate, l’entreprise détenant Web of Science. Voici donc la nouvelle technique des éditeurs prédateurs : en acheter une toute faite. Bien plus simple et rapide que la création d’une revue from scratch suivi du long travail pour la faire apparaître dans les bases de données bibliométriques… 

« Nous avons réalisé que plusieurs maisons d’éditions agissaient de la même manière, et qu’elles étaient probablement contrôlées par les mêmes personnes »

Alberto Martín-Martín, Université de Grenade

Mais pour quoi faire ? En 2022, deux revues espagnoles en sciences de l’information – Comunicar et Profesional de la información – ont été vendues à une même maison d’édition nommée Oxbridge Publishing House Ltd. « Cela paraissait étrange et nous avons décidé de regarder de plus près », explique Alberto Martín-Martín, auteur avec son collègue de l’université de Grenade Emilio Delgado d’un preprint déposé sur Zenodo en janvier 2025 examinant les pratiques de cette société au nom étrange – un mélange entre Oxford et Cambridge. L’entreprise est domiciliée en Angleterre et à la même adresse, les chercheurs découvrent trois autres maisons d’édition qui tentent également d’acquérir des revues bien établies. « Nous avons réalisé que plusieurs maisons d’édition agissaient de la même manière, et qu’elles étaient probablement contrôlées par les mêmes personnes ». Ce qui les a inspirés pour filer la métaphore avec le film Invasion of the Body SnatchersL’Invasion des profanateurs de sépultures en français – dont les amateurs de science-fiction se rappelleront peut-être.

Frais de publications, thématiques, origines géographiques des auteurs… Les deux chercheurs en sciences de l’information ont analysé plus de 36 revues originellement détenues par de petites maisons d’édition, voire des particuliers, dans des pays aussi divers que l’Espagne, le Royaume-Uni, les États-Unis, la Turquie ou l’Inde. Et après rachat, la transformation est flagrante : alors que les article processing charges (APC) demandés aux auteurs sont introduits ou augmentent, les digital object identifier (DOI) – assurant l’identification unique et pérenne d’une publication disparaissent. En parallèle, les chercheurs espagnols voient apparaître des articles absolument hors sujet – de l’informatique dans une revue sur la langue kurde, par exemple – en provenance de pays comme l’Arabie saoudite ou l’Asie, auparavant peu représentés dans ces revues parfois peu internationales. « Des signaux forts », estime Alberto Martín-Martín. Mais ils ne se sont pas arrêtés là.

« En sciences de l’information et de la communication, nous avons perdu deux des trois revues hispaniques »

Alberto Martín-Martín

Dans un second preprint déposé en avril 2025 sur Zenodo, Alberto Martín-Martín et Emilio Delgado ont présenté l’analyse bibliométrique de 55 revues soupçonnées d’avoir mal tourné après leur rachat par Oxbridge et consorts – la liste initiale des 36 précédentes s’en trouve rallongée. Les graphiques représentant les connexions entre revues, parfois thématiquement éloignées, en termes de citations d’une revue à l’autre et d’auteurs publiant concomitamment dans plusieurs revues sont sans appel : 9 sur 10 n’existaient pas avant les rachats. Pour les chercheurs espagnols, c’est la démonstration de pratiques coordonnées entre des revues qui n’avaient a priori rien en commun, sauf aujourd’hui d’appartenir à un même réseau. Voilà qui rappelle les agissements presque mafieux des paper mills. En décrédibilisant ces revues auparavant perçues comme légitimes, la dissémination de papiers de piètre qualité pénalise également les chercheurs du domaine : « En sciences de l’information et de la communication, nous avons perdu deux des trois revues hispaniques. Nous n’avons plus beaucoup d’options pour publier », se désole Alberto Martín-Martín.

Les revues francophones ne semblent pas épargnées par le phénomène. Récemment, le journal de l’Inserm Médecine Science aurait été la cible de ces tentatives de rachat. En 2019, la Revue d’intelligence artificielle (RIA) était vendue par les éditions Lavoisier à l’entreprise International information and engineering technology association (IIETA), domiciliée au Canada mais suspectée d’être aux mains de la diaspora chinoise. L’ancien éditeur en chef et directeur de recherches au CNRS Yves Demazeau alertait alors dans un communiqué : « Le comité de rédaction démissionnaire émet de fortes réserves sur la qualité scientifique du nouvel éditeur IIETA, dont le premier nouveau numéro de RIA est publié de manière opaque, en dehors de tout standard scientifique. » Plusieurs articles avaient en effet été publiés sans l’aval des éditeurs. Même sort pour Ingénierie des Systèmes d’Information, dont Guillaume Cabanac – relire son portrait – était membre du comité éditorial. Il témoignait dans les colonnes de L’Express de l’introduction de frais de publication de 600 dollars et d’une multiplication par trois du volume d’articles. Au total, au moins sept revues sont passées des mains de Lavoisier à IIETA depuis 2018. Le détective toulousain ne pouvait pas en rester là : avec sa collègue Ophélie Fraisier-Vannier, ils ont commencé à les passer au crible. Non encore publiés, les résultats qu’ils nous ont communiqués dessinent de claires tendances.

« Toute la communauté de ces journaux a changé du jour au lendemain »

Ophélie Fraisier-Vannier

Publiant auparavant uniquement en français des articles d’auteurs en majorité affiliés à des institutions françaises, les sept revues publient aujourd’hui en anglais – malgré leur nom qui restent, eux, bien français (voir la liste en encadré). Nouveau top 3 des nouveaux pays de provenance des auteurs : l’Inde, la Chine et l’Irak, et de très loin. « Toute la communauté de ces revues a changé du jour au lendemain », analyse Ophélie Fraisier-Vannier, maîtresse de conférences à l’Université de Toulouse. Alors que sur les sept revues, le volume de publication avait déjà doublé un an après le rachat, Traitement du signal a été la plus impactée avec une multiplication par dix du nombre d’articles publiés entre 2018 et 2024. C’est aussi la revue qui réclame les frais de publication les plus élevés : 900 dollars par article, contre aux alentours de 500 pour les autres. Mais le plus problématique reste l’impossibilité d’accéder aux articles publiés avant le rachat sur le site de la nouvelle maison d’édition : « Tout un pan de la littérature a disparu de la surface de la Terre », alerte la chercheuse en informatique. D’après leurs analyses, il en manquerait près de 3000, datant d’avant 2018. L’accès pérenne aux articles publiés, notamment graĉe au Digital Object Identifier (DOI), est pourtant l’une des missions premières des maisons d’édition. 

Quelles solutions face à ce nouveau fléau ? Les chercheurs espagnols Alberto Martín-Martín et Emilio Delgado recommandent que les bases de données bibliographiques mettent en place des protocoles pour détecter les revues “dévoyées” et puissent agir en conséquence. « Si très vite après leur rachat, les revues n’apparaissent plus dans les bases et n’ont plus de facteur d’impact, elles n’arriveront plus à attirer des auteurs et le business ne fonctionnera plus », explique Alberto Martín-Martín. Suite à leur preprint paru en janvier alertant sur 36 revues, Web of Science a rapidement retiré les 6 dernières qui y étaient encore indexées – 11 revues avaient déjà été retirées, les autres n’y avaient jamais figuré. En revanche, toutes apparaissaient dans Scopus qui, d’après leur dernière liste mise à jour en août 2025, n’en marquait que neuf comme “interrompues par Scopus”. Contacté par nos soins, son propriétaire Elsevier nous a affirmé avoir pris la mesure du problème : « Après une enquête approfondie, nous avons décidé de cesser de publier dans Scopus tous les titres dont la publication par Oxbridge Publishing House est clairement prouvée. Tous ces titres ont désormais été retirés de la liste. » Sans donner la liste desdites revues. Mais plus tôt ces rachats seront détectés, plus la lutte sera efficace. Les chercheurs espagnols sont donc en train de mener une investigation à une plus grande échelle. Tout en rappelant que le rachat de revue et la présence d’APC n’est pas toujours le signe d’une activité frauduleuse : « S’il y a une vraie gestion éditoriale et une relecture par les pairs, c’est OK. »

« Si la proposition de rachat tombe au moment d’un départ à la retraite ou d’une passation, il peut être difficile de résister »

Alberto Martín-Martín

Les institutions ont évidemment également un rôle à jouer, notamment en arrêtant d’évaluer en se basant sur l’impact factor des revues – beaucoup ont déjà pris position dans ce sens, en signant notamment la déclaration de San Francisco mais dans la pratique les choses évoluent parfois bien plus lentement. Le soutien institutionnels aux revues pourraient également s’avérer crucial, alors que certains éditeurs en chef tiennent leur revue à bout de bras : « Si la proposition de rachat tombe au moment d’un départ à la retraite ou d’une passation, il peut être difficile de résister », détaille Alberto Martín-Martín. Enfin, une partie de la responsabilité repose sur les épaules des chercheurs eux-mêmes, notamment ceux présents dans les comités éditoriaux : « Elles et ils ont le devoir d’être attentifs et transparents, comme certains l’ont très bien fait », estime le chercheur espagnol. 

En France aussi…

Sept revues au nom francophone – mais publiant aujourd’hui en anglais – s’affichent dans le portfolio de la maison International information and engineering technology association (IIETA). Elles auraient toutes été revendues par les éditions Lavoisier autour de 2018 : 

Annales de Chimie – Science des Matériaux (ACSM)

Ingénierie des Systèmes d’Information (ISI)

Instrumentation Mesure Métrologie (IMM)

Journal Européen des Systèmes Automatisés (JESA)

Revue d’Intelligence Artificielle (RIA)

Revue des Composites et des Matériaux Avancés (RCMA)

Traitement du Signal (TS)

Parmi elles, toutes présentent des frais de publications (entre 250 et 900 dollars), trois – TS, ACSM et RCMA – apparaissent dans Web of Science avec des impacts facteurs autour de 1 et cinq des sept revues étaient listées par Scopus en août 2025. Ce dernier mentionnent TS et RIA comme étant des « titres abandonnés par Scopus en raison de problèmes de qualité ».

Cet article est publié sur le site d’EPRIST sous licence CC-BY 4.0

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Par Lucile Veissier , TheMetaNews, pour EPRIST Cet article est publié en partenariat avec TheMetaNews sous licence CC-BY 4.0 (voir les conditions). Voisin direct des États-Unis, voici comment le Canada est en train de repenser son édition scientifique, à renforts de financement et d’incitation au libre accès. Au Canada, la politique de libre accès* des publications scientifiques est en cours de révision. Une révolution à venir ? « On ne sait pas encore comment elle va atterrir », commente prudemment Vincent Larivière, professeur à l’Université de Montréal. Ce chercheur en bibliométrie fait partie des experts consultés pour donner leur avis sur une version préliminaire. Le texte définitif est attendu pour la fin de l’été 2026 avec impatience : « Sur le libre accès, le Canada se situe en queue de peloton », analyse Vincent Larivière qui est également titulaire de la chaire Unesco sur la science ouverte depuis juin 2023. La dernière étude qu’il a cosigné sur le sujet, déposée sur arXiv en mars 2026, montre des taux d’ouverture entre 50 et 70% des articles issus des travaux financés par les trois agences de financement fédérales ainsi que le Fonds de recherche du Québec (FRQ) entre 2021 et 2024. Sur la même période, celui de l’Agence nationale de la recherche (ANR) en France était d’environ 80% ; il est aujourd’hui de 86%.  « Le modèle basé sur les abonnements est amené à péricliter… et nous avons un idéal à défendre » Stéphane Cantin, directeur de la Revue de psychoéducation Comment expliquer une telle différence ? « Au Canada, il n’existe pas de mécanismes de suivi ni de contrôle », explique Vincent Larivière. En d’autres termes, pas de baromètre annuel de la science ouverte comme dans l’Hexagone, par exemple. « Nous sommes en retard sur la sensibilisation des communautés scientifiques », ajoute le chercheur. Et ce pour des raisons en partie structurelles. Contrairement à la France, où le ministère de l’Enseignement supérieur de la Recherche et de l’Espace a impulsé “d’en haut” depuis 2018 une politique de science ouverte, le Canada est un pays bien moins centralisé. Très autonomes, « les universités organisent elles-mêmes l’évaluation de leurs chercheurs », explique Vincent Larivière. Le gouvernement fédéral canadien peut donc uniquement faire pression sur les scientifiques via ses trois agences de financement que sont les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) et le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH).  Ces agences de financement fédérales exigent en théorie des chercheurs qu’ils mettent leur publication en accès ouvert après un embargo de douze mois, une politique « gentille mais peu suivie », estime Vincent Larivière. Les politiques semblent ne pas vouloir précipiter les choses, comme l’explique le Scientifique en chef du Québec – nous l’avions interviewé – Rémi Quirion, également à la tête du FRQ : « Nous avons été parmi les premiers en Amérique du Nord à signer la Déclaration sur l’évaluation de la recherche (DORA) et à rejoindre le consortium européen cOAlition S. C’est un processus sur le long terme. » En effet, il y a trois ans, le conseil d’administration du FRQ a voté en faveur de l’ouverture de la grande majorité des travaux qu’il finance, ainsi que pour « une préférence au libre accès dans l’évaluation » à horizon 2027-2028, explique Rémi Quirion. « Nous sommes conscients que c’est un changement de culture pour les chercheurs et voulons leur donner le temps. »  « On ne va pas créer de nouveaux Nature mais l’objectif est d’avoir des revues en français dans des secteurs stratégiques » Rémi Quirion, Scientifique en chef du Québec À l’international, toujours d’après l’étude précitée, le Royaume-Uni s’impose comme le meilleur élève, avec en tête la fondation Wellcome Trust — l’une des fondations caritatives les plus riches au monde, spécialisée en santé — qui affiche presque 9 publications sur 10 en libre accès. Il y a néanmoins un revers à la médaille : « Au Royaume-Uni, le taux d’open access a certes beaucoup augmenté mais les montants dépensés en frais de publication aussi », analyse Vincent Larivière. Et les chercheurs sont en général autorisés à payer ces article processing charges (APC) via les financements reçus. Or « les APC entrent en compétition avec les ressources humaines, comme le salaire d’étudiants ou de postdoc. Ce n’est pas soutenable », estime Vincent Larivière. Au Canada, les pratiques varient grandement d’une discipline à l’autre. Dans certaines, payer pour publier est et reste dans les esprits : « Les chercheurs en médecine, biologie ou chimie sont très influencés par les indicateurs bibliométriques. Ces derniers orientent les pratiques de libre accès en faveur des grandes maisons d’édition commerciales », analyse Vincent Larivière. Au contraire, les sciences humaines et sociales, notamment parce qu’elles publient plus en français, sont restées bien plus indépendantes des géants de l’édition. Le Canada peut ainsi profiter de l’expérience des pays ayant instauré avant lui des politiques fortes sur le libre accès, quitte à payer des sommes astronomiques en frais de publication : « Ce modèle n’est pas idéal, il faut mettre plus de pression sur les grandes maisons d’édition dans les négociations. La meilleure solution est d’inciter les chercheurs à publier dans de bonnes revues sans APC », explique Rémi Quirion. Un modèle s’impose alors : le diamant, gratuit pour les auteurs comme pour les lecteurs. En pratique, le FRQ soutient financièrement l’édition scientifique à but non lucratif en français, un catalogue composé actuellement en grande majorité de revues en sciences humaines et sociales. Quatre nouvelles revues en sciences de la nature et en santé ont néanmoins récemment été créées suite à un appel à projet ; elles étaient présentées durant une table ronde lors du 93e congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (Acfas). « On ne va pas créer de nouveaux Nature ; l’objectif est d’avoir des revues en français dans des secteurs stratégiques comme les vaccins à ARN messager pour faire le point et communiquer au grand public », estime Rémi Quirion.  « Le taux de réussite pour les revues est de près de 95% » Vincent Larivière, professeur à l’Université de Montréal Actuellement 68 revues sont financées par le FRQ, à hauteur de 25 000 dollars canadiens par an. Côté fédéral, le programme d’Aide aux revues savantes du CRSH a été récemment rehaussé et peut monter jusqu’à 52 000 dollars canadiens annuellement pour les revues établies. « Malgré le passage au numérique, le travail d’édition a toujours un coût, il s’alourdit même face à la complexification des tâches : gestion des métadonnées, de la diffusion, nouvelles compétences requises en matière de communication et de valorisation… », explique Martin Hervé, chercheur en littérature française mais aussi coordonnateur scientifique du réseau québécois de recherche et de mutualisation pour les revues scientifiques, nommé Circé en hommage à l’intellectuelle québécoise Éva Circé-Côté.  Créé en 2024 et lui-même financé par le FRQ, le réseau Circé comprend 122 revues francophones, majoritairement en sciences humaines et sociales mais aussi quelques-unes en sciences naturelles et en santé. Pour y être associées, ces revues doivent notamment publier majoritairement en français, être dirigées par un ou une universitaire rattaché·e à un établissement québécois et être à vocation non-commerciale. Certaines revues ont 80 ans d’existence et doivent faire évoluer leur modèle économique, d’autres ont été créées il y a moins de dix ans, nativement en libre accès diamant. « La mission principale du réseau Circé est d’accompagner les revues du Québec dans leur transition vers le libre accès diamant d’ici 2028. Cela se traduit par le renforcement de certains services du côté des bibliothèques universitaires et de la plateforme Érudit [qui diffuse numériquement un grand nombre de revues francophones principalement en sciences humaines et sociales, un peu comme OpenEdition en France, NDLR], qui sont deux parties prenantes du Réseau, mais aussi par la mutualisation de ressources et des solutions d’édition partagées…  », détaille Martin Hervé. « Nous devons refaire notre site web (…) établir une stratégie de communication sur les médias sociaux… » Stéphane Cantin, directeur de la Revue de psychoéducation Car le passage au modèle diamant n’est pas sans risque : « Les revues abandonnent d’un coup deux sources de revenus – les abonnements et les APC – pour devenir dépendantes de l’État. Elles ont besoin de pérennité », explique Vincent Larivière, également co-titulaire de la Chaire de recherche du Québec sur la découvrabilité des contenus scientifiques en français. Le soutien semble pour l’instant au rendez-vous. Au Québec, les revues francophones peuvent bénéficier des financements du FRQ et des trois agences fédérales. « Les budgets ont doublé au dernier concours [appel à financement, NDLR] et le taux de réussite pour les revues est de près de 95% », précise le chercheur. Habituées à payer des abonnements aux maisons d’édition, les universités peuvent également mettre la main à la poche : le partenariat pour le libre accès (POA) permet de soutenir financièrement 280 revues savantes non commerciales grâce à 90 bibliothèques partenaires à travers le monde. Autant de dispositifs qui permettent aux revues de “transitionner”. Dès son arrivée à la tête de la Revue de psychoéducation il y a six ans, l’objectif de Stéphane Cantin, professeur à l’Université de Montréal, était clair : passer en libre accès. Ce qui est devenu réalité depuis janvier 2026. « Avant, nos revenus reposaient à la fois sur l’abonnement des bibliothèques mais aussi celui de l’Ordre des psychoéducateurs et psychoéducatrices. Les articles étaient réservés un an aux abonnés, puis ouverts. De nombreux intervenants ou étudiants avaient alors des difficultés à y accéder et il était plus difficile pour nous d’en faire la promotion », explique Stéphane Cantin. En parallèle, la pression sur les chercheurs augmente progressivement : ceux-ci se voient demander de prioriser le libre accès, voire de déposer leur article sur des plateformes ad hoc. « Le modèle basé sur les abonnements est amené à péricliter… et nous avons un idéal à défendre : celui d’une science financée sur fonds publics et donc ouverte », estime-t-il. Le passage au libre accès s’est donc imposé naturellement, avec la volonté de rester visible dans un territoire « submergé par la science en anglais ». « Heureusement que nous nous étions préparés en mettant des sous de côté pour assurer la transition » Stéphane Cantin, directeur de la Revue de psychoéducation Il a fallu tout d’abord diversifier les revenus, notamment avec des demandes de financements auprès du Fonds de recherche du Québec mais aussi du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) fédéral. « Au Québec, on a la chance de pouvoir être subventionné par les deux », reconnaît Stéphane Cantin. Mais le soutien financier ne vient pas sans obligations. Adieu les abonnements, ce qui représente une perte conséquente et soudaine : « Les subventions l’ont en partie compensée, mais il reste encore 50% des revenus à trouver. Heureusement que nous nous étions préparés en mettant des sous de côté pour assurer la transition », explique Stéphane Cantin. Leurs principaux postes de dépenses ? Le salaire d’une infographiste pour la mise en page des articles, le dégrèvement d’un cours du directeur de la revue payé à son université, un réviseur linguistique, de l’administratif… Et si quelques frais liés aux abonnements disparaissent, d’autres liés au libre accès les remplacent : « Nous devons refaire notre site web, notamment pour se conformer aux exigences du Directory of Open Access Journals, établir une stratégie de communication sur les médias sociaux… », énumère Stéphane Cantin. Malgré le déficit anticipé de cette année, le directeur de la revue se veut confiant : « On se sent soutenu et valorisé. » Alors que la politique sur le libre accès n’est pas encore dévoilée au niveau fédéral, Martin Hervé espère que les incitations vont évoluer : « Si on demande aux revues de passer au modèle diamant mais que les chercheurs ne sont pas davantage encouragés à publier en libre accès diamant, cela risque de nuire à l’attractivité des revues québécoises et canadiennes. » Pour le Scientifique en chef du Québec Rémi Quirion, « les trois conseils fédéraux ont pu se montrer frileux en termes de libre accès mais les choses changent, notamment sous l’impulsion des changements politiques aux États-Unis [nous vous en parlions, NDLR] ou de l’entrée du Canada dans Horizon Europe. » « On ne peut distinguer diffusion et évaluation », martèle quant à lui Vincent Larivière. Un constat qui s’est également imposé en France – nous vous en parlions – mais qui n’est pas aisé à mettre en pratique. « La nouvelle politique de libre accès devra concilier ce qui est important aux yeux des scientifiques, les impératifs de science ouverte mais aussi les contraintes budgétaires ! » Un véritable jeu d’équilibriste.  * En France, on parle plutôt “d’accès ouvert”, au Québec de “libre accès”. L’article portant sur le Canada, le terme “libre accès” a été choisi.

Wikipédia, envers et contre tout

Par Lucile Veissier , TheMetaNews, pour EPRIST Cet article est publié en partenariat avec TheMetaNews sous licence CC-BY 4.0 (voir les conditions). Accusée de partialité et concurrencée par l’IA, l’incontournable encyclopédie en ligne souffle ses vingt-cinq bougies. La communauté wikimédienne, dont une partie de scientifiques, reste mobilisée. Lors de sa création au tout début des années 2000, Wikipédia ne devait être qu’une « ébauche » pour alimenter l’une des premières encyclopédies en ligne nommée Nupedia. Le rédacteur en chef de cette dernière Larry Sanger avait proposé au fondateur Jimmy Wales un concept alors émergent dans le monde de l’internet : le wiki. Un mot qui signifie rapide en hawaïen et qui désigne dans ce cas des applications web permettant la collaboration. Ouvert au grand public, Wikipedia a vite trouvé ses adeptes : « Ils ont réalisé que les articles étaient créés par les contributeurs beaucoup plus rapidement et de meilleure qualité que ceux des experts », raconte Rémy Gerbet, directeur de Wikimédia France. Vingt-cinq ans et 65 millions d’articles plus tard, « Wikipédia est l’un des derniers sites d’information fiable sur internet, l’une des dernières oasis sans publicité… C’est ce qui reste des années 1990 et de la pensée libertaire des pionniers d’internet, opposée à la propriété privée », résume FredD, chercheur et contributeur depuis bientôt vingt ans. « On m’a rapporté que de plus en plus de publications concèdent être partisanes dans certains débats scientifiques »  Edward R. Martin, procureur fédéral Tout un chacun. Le concept est simple : sur Wikipédia, tout le monde peut contribuer en créant ou modifiant un article, sans forcément décliner son identité. C’est d’ailleurs ce qui faisait craindre au départ que n’importe qui écrive n’importe quoi. Mais derrière la modération opère : toute une communauté relit chaque page, avec une attention particulière aux contributions des nouveaux arrivants. Aucun argument d’autorité n’est accepté et si le contenu se base sur des sources solides, l’identité du contributeur importe peu. Avec une transparence totale : l’historique de chaque page reste publique, même si les contributeurs opèrent généralement sous pseudo : « Nous ne leur recommandons pas d’utiliser leur vrai nom. Certains sujets sur le climat ou en santé peuvent provoquer des réactions hostiles qui les exposeraient », explique Rémy Gerbet. Une communauté de contributeurs qu’il n’est pas évident de maintenir : « Quand tout est à faire, construire de nouvelles pages est simple. Aujourd’hui, Wikipédia en français compte 2,7 millions d’articles et le rythme de création est plus lent. »  Surdiplômé·es. Wikipédia entretient un rapport ambivalent à la science : de par son fonctionnement collaboratif et sous pseudo, Wikipédia dépossède les experts qui n’ont plus l’exclusivité de la diffusion du savoir. En même temps, l’encyclopédie reste fortement dépendante de la recherche et de la science ouverte : « Le projet ne peut tenir sans un accès à des sources fiables et notamment des ouvrages et des publications scientifiques », atteste Rémy Gerbet. Instauré par Wikimédia France, le label culture libre récompense d’ailleurs les institutions dont beaucoup de bibliothèques mettant en œuvre des politiques de diffusion numérique libres et accessibles à tous. Entre Wikipédia et la science, les pratiques se recoupent également : « On a appris à quel point il était important de sourcer l’information avec la même logique que les scientifiques », se souvient Rémy Gerbet. La possibilité de discuter avec les autres contributeurs est aussi centrale : « Quand il y a débat, la communauté est bienveillante et tout le monde progresse », témoigne FredD. Ce n’est d’ailleurs certainement pas un hasard si la communauté wikimédienne est largement surdiplômée par rapport à la moyenne nationale : « La part des docteurs est bien plus grande – presque un sur cinq parmi l’échantillon de contributeurs aux sujets politiques que j’ai étudié – que dans la population française où elle est inférieure à 1% », explique Jeanne Vermeirsche qui a analysé leurs profils durant sa thèse en science politique.  « Si seuls des scientifiques contribuaient, on retomberait sur une encyclopédie classique » Antonin Segault (Université Paris Nanterre) Sagesse collective. « Il y a beaucoup de scientifiques professionnels qui contribuent, parfois sous leur nom civil mais seules les sources font foi », assure FredD. Lui-même chercheur en écologie, il a créé des milliers d’articles sur des espèces parfois peu connues : « J’ai dépassé les 1000 citations sur Google Scholar mais sur Wikipédia j’ai des millions de lecteurs. Si je meurs demain, ma plus grande contribution aura été sur Wikipédia. » Il enjoint tous ses collègues à faire de même, avec une nuance tout de même : « Il ne faudrait pas que des scientifiques imposent leur point de vue ou mettent uniquement leurs propres recherches pour obtenir de la visibilité et du capital carrière. La ligne est ténue. » Enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Nanterre, Antonin Segault (voir encadré) abonde : « Si seuls des scientifiques contribuaient, on retomberait sur une encyclopédie classique. Le but est de faire participer tout le monde, des jardiniers et des promeneurs pour parler botanique par exemple et d’éviter de recréer des hiérarchies. » Mais les chercheurs sont encore loin d’être majoritaires : « En plus d’être chronophage, les gains de leur contribution, la plupart du temps de manière anonyme et sur le même plan que les autres, ne sont pas clairement identifiés par les chercheurs car ils ne peuvent pas en être crédités », analyse Jeanne Vermeirsche.  Wikimédia c’est aussi… « Wikipédia est l’arbre qui cache la forêt », explique Antonin Segault, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris Nanterre. En effet, Wikipédia fait partie d’un ensemble de projets collaboratifs dont Wiktionnaire, Wikidata ou Commons, une médiathèque d’images, de vidéos et de sons sous licence libre. Un grand nombre d’entre eux servent d’illustration à des articles Wikipédia mais peuvent être utilisés par tout un chacun tant qu’ils respectent les règles spécifiées par la licence. « Les contributeurs ne sont pas forcément les mêmes que sur Wikipédia. Chacun contribue en fonction de ce qu’il aime faire. » Pour maintenir une dynamique de contribution, des concours photos sont régulièrement organisés : Wiki loves monuments, Wiki loves earth, mais aussi Wiki loves Science. Antonin Segault étudie l’organisation au sein de la médiathèque Wikimédia Commons : « Les Communs ne vivent pas tout seuls : chaque projet a construit ses propres règles, notamment de modération, adaptées à ses besoins. Si elles ne sont pas nécessairement parfaites, Wikimédia – qui reste le plus gros projet collaboratif proposant une information de qualité – montre des manières de faire qui peuvent être transposables dans le monde médiatique. » Vous l’aurez compris, Wikimédia est devenu un objet de recherche et un sujet de colloque : une journée d’étude avait lieu en mars 2025 – nous y étions. « Déjà critique d’elle-même et de ses potentiels biais, la communauté wikimédienne est curieuse de nos travaux et vient à nos colloques. Même si elle n’est pas toujours d’accord, ce qui enrichit les discussions », témoigne Antonin Segault.  Villa Wiki. Dans ce contexte, le programme Wikifier la science vise depuis 2023 à renforcer l’acculturation du monde de la recherche à Wikipédia. Un partenariat signé entre Wikimédia France et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche dans le cadre du Plan national pour la science ouverte finance notamment des « wikimédien·nes en résidence » dans les établissements, dont Delphine Montagne fait partie. Géographe de formation, elle est entrée dans le monde des communs numériques via OpenStreetMap, dont la communauté est assez proche de celle de Wikimédia. « Rédiger des articles est devenu une passion, notamment sur des femmes scientifiques : j’aime me plonger dans leurs travaux, synthétiser les points marquants de leur carrière, vulgariser leur apport à la science… » De bénévole, Delphine Montagne a fait de Wikimédia son métier, d’abord à l’Unité régionale de formation à l’information scientifique et technique (Urfist) de Lyon, puis maintenant à celle de Paris : « L’objectif est de faire contribuer le monde de la recherche aux projets Wikimedia (voir encadré) mais aussi à des actions ». Grande messe mondiale, le colloque de la Wikimania aura lieu cette année pour la première fois en France : rendez-vous du 21 au 25 juillet à Paris pour les amateurs.  « J’ai essayé ChatGPT mais Wikipédia reste beaucoup plus pratique et fiable, avec une empreinte environnementale bien moindre » François Sabot (IRD)  L’IA dans le viseur. « Le premier frein reste ce tabou : tout le monde utilise Wikipédia mais personne ne le dit, en s’imaginant que les autres les jugeront négativement », explique Delphine Montagne. Elle débute donc ses formations auprès des chercheurs, ingénieurs, bibliothécaires ou archivistes en expliquant le principe de construction des pages : « Le fait qu’elles se basent sur des références universitaires et qu’il existe une modération les rassurent. Certaines personnes plutôt fermées au départ deviennent peu à peu enthousiastes en apprenant à y contribuer ». Les contributions restent souvent discrètes, en partie car sous pseudo. « Pour les valoriser, nous organisons depuis plus de deux ans des rendez-vous mensuels appelés WikiCafés où des chercheurs peuvent présenter leurs travaux » Et parfois, c’est la science qui avance grâce à Wikipédia : en avril, l’historienne des arts Agnès Bos viendra raconter comment elle a retrouvé la trace d’un manuscrit perdu depuis des siècles… via Wikipédia. Chercheur à l’IRD, François Sabot a bifurqué de la génomique végétale à la bioinformatique et Wikipédia l’a beaucoup aidé à acquérir des notions de base dans les nouvelles thématiques dont il avait besoin. « C’est une bonne synthèse qui fournit les sources pour creuser le sujet, notamment en physique et en chimie. J’ai essayé ChatGPT mais Wikipédia reste beaucoup plus pratique et fiable, avec une empreinte environnementale bien moindre. » L’essayer, l’adopter. Se considérant comme « geek et fan d’open source », François Sabot a adhéré à la démarche Wikipédia dès ses débuts et l’a toujours conseillée à ses étudiants : « Les critiques sont beaucoup venues des mandarins et de l’édition privée. » En revanche, le chercheur n’a pas le temps de contribuer : « Bien écrire prend du temps et les articles sont souvent déjà bien faits. » Lors de ses formations, Delphine Montagne le constate : « La première réponse des chercheurs est le manque de temps ». Pour ne pas multiplier les nouvelles tâches, celle-ci propose des ateliers couplant HAL et Wikipédia qui permettent aux chercheurs de mettre à jour leur CV et liste de productions scientifiques sur HAL – articles mais aussi colloques, données, illustrations… – et d’en profiter pour voir ce qu’ils pourraient partager sur Wikimedia. Et certaines actions de sensibilisation et de formation semblent fonctionner, d’après Jeanne Vermeirsche : « On observe dans l’ensemble une augmentation de l’utilisation et surtout moins de réticence envers l’encyclopédie. C’est une formidable source de données pour les projets scientifiques et les chercheurs comprennent aussi ce qu’ils peuvent y apporter. » « Contribuer aux projets Wikimédia pourrait apparaître sur les fiches de poste des chargés de valorisation de la recherche au même titre que les réseaux sociaux et est déjà reconnu comme une action de valorisation par les financeurs comme l’ANR », ajoute Delphine Montagne. « Sur Grokipedia, l’article sur la théorie de l’évolution est une horreur » François Sabot (IRD) Aujourd’hui à la Une. Remarqué pour son traitement de l’invasion de l’Ukraine par la Russie ou du conflit israélo-palestinien, Wikipédia est aussi devenu un média d’actualité selon la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Marie-Noëlle Doutreix : « Le système collaboratif de Wikipédia reste moins propice aux fake news que les réseaux sociaux car les informations qui y figurent doivent avoir déjà été publiées par des sources secondaires considérées comme fiables », écrivait-elle dans La revue des médias. Un “média” opéré par la Wikimedia Foundation, organisation à but non-lucratif basée en Californie, et qui clame son indépendance en se finançant principalement par des dons. Wikipédia apparaît alors d’autant plus comme indispensable face à une montée en puissance des récits alternatifs, notamment aux États-Unis : après avoir appelé au boycott de « Wokipedia » qu’il accusait d’être un outil de propagande, Elon Musk lançait en octobre 2025 Grokipedia, une “alternative” à Wikipédia (voir le “3 questions à Jeanne Versmeirsche”) bourrée d’énormités. « Sur Grokipedia, l’article sur la théorie de l’évolution est une horreur et celui sur le genre montre également bien les biais apportés par l’extrême-droite religieuse états-unienne. », témoigne François Sabot. En décembre 2025 lors des Assises nationales des données de la recherche, la chercheuse en sciences du climat Valérie Masson-Delmotte – relire notre interview – se disait « atterrée » par la négation de l’origine humaine du changement climatique présente sur Grokipedia. Choisis ton camp. « On assiste à une volonté du contrôle de l’information par des personnes qui veulent imposer leurs récits et accusent Wikipédia de parti pris politique », analyse Delphine Montagne. Régulièrement censuré dans des pays comme la Chine, la Turquie ou l’Iran, Wikipédia a vu naître des alternatives qui collent mieux à l’idéologie de certains régimes : Baidu Baike en Chine, Ruwiki en Russie… Ailleurs, en Biélorussie ou en Syrie, des contributeurs et contributrices sont emprisonnés. Et la France n’est pas en reste avec la polémique déclenchée par Le Point il y a un peu plus d’un an. Estimant être visé par « une opération de désinformation », le magazine lançait en février 2025 les hostilités contre le contributeur FredD qui avait modifié la page Wikipédia du Point pour y mentionner le tournant « populiste » qu’il prenait, avec une ligne éditoriale de plus en plus proche de la droite identitaire. « Le journaliste du Point Erwan Seznec a donné publiquement ma profession, mon employeur… tout pour qu’on puisse m’identifier et me harceler – on appelle ça du “doxxing”. » Des attaques qui ont évidemment fait bondir la communauté qui s’élevait alors contre « l’intimidation des contributeurs bénévoles » dans une lettre ouverte signée par plus d’un millier d’entre eux. Avant Le Point, d’autres médias de droite ou d’extrême-droite comme Le Figaro, Valeurs actuelles ou Frontières avaient déjà mis en doute l’impartialité de l’encyclopédie.  « C’est le curseur qui a bougé, pas Wikipédia » Delphine Montagne (wikimédienne en résidence à l’Urfist de Paris) Éthique. Et toc. Face aux accusations de partialité, le directeur de Wikimédia France Rémy Gerbet répond : « Un projet encyclopédique n’est pas neutre en soi mais il ne faut pas confondre le projet avec les règles éditoriales qui assurent que sur un sujet, les différents points de vue sont représentés de manière équitable. » Avec un exemple, celui des attentats du 11 septembre 2001 : « L’article Wikipédia présente ce qu’il s’est passé, sans cacher qu’il existe des théories alternatives. » Suite à la polémique du Point, une équipe de contributeurs a grandement amélioré la page du média qui est devenue « la plus qualitative parmi celles de tous les médias français », estime FredD. « Face à la haine et à la désinformation, la réponse n’a pas été la vengeance mais l’éthique. C’est beau. »  « C’est le curseur qui a bougé, pas Wikipédia », estime Delphine Montagne qui souligne que l’encyclopédie continue d’être soutenue : « Suite aux discours d’Elon Musk, les dons à la Fondation Wikimédia ont augmenté. » Rémy Gerbet appelle chacun·e à venir en améliorer les contenus. Un geste « d’autant plus important à l’heure où les médias eux-mêmes deviennent de plus en plus orientés politiquement. » Alors oui, Wikipédia est imparfaite et en constante amélioration. Et c’est sa plus belle qualité. IA vs Wikipédia3 questions à… Jeanne Vermeirsche Quelle est la meilleure source d’information ? Jeanne Vermeirsche, actuellement postdoctorante à Avignon Université, compare l’IA et Wikipédia.  L’IA générative risque-t-elle de supplanter Wikipédia ? Les IA génératives apprennent massivement de Wikipédia et, en même temps, il y a ce discours selon lequel elles seraient sur le point de la remplacer, avec cette idée fausse qu’elles produisent du savoir. Or c’est le contraire qui se produit : on perd le savoir en lui-même, notamment car il n’est plus sourcé correctement. Avec des collègues chercheurs en informatique, nous avons demandé à des modèles génératifs de générer des pages “à la façon de” Wikipédia. Presque l’ensemble des pages générées contenait au moins une erreur (de date, de source, de lieu, dans la façon également dont les savoirs étaient présentés). Votre expérimentation est en quelque sorte devenue réalité avec le lancement en octobre 2025 de Grokipedia, dont les contenus sont générés par l’IA très biaisée d’Elon Musk, Grok… Grokipedia, qui se prétend une encyclopédie, valide ce qu’on montrait : les contenus générés par une machine ne sont pas neutres, loin de là. Car les humains interviennent tout le temps, notamment sur le choix des données d’entraînement qui orientent les contenus. Sur Grokipedia, les sources pointent en partie vers des articles Wikipédia – ce qui montre bien que les IA génératives ne savent pas faire sans – et on retrouve parfois en plus des sources négationnistes ou de désinformation. De nombreux journalistes ont pointé les fausses informations sur Grokipedia : l’attaque du Capitole y est par exemple présentée de manière positive pour Donald Trump, les nombreuses violences du côté des partisans de Trumps sont largement amoindries, etc.  Quelles sont les différences majeures entre Wikipédia et Grokipedia ? Le fonctionnement de type boîte noire des IA génératives est à l’opposé total de celui de Wikipédia. Ce dernier est en effet totalement transparent : on peut suivre l’historique de chaque page depuis sa création. De plus, Wikipédia se base sur une contribution collaborative où chacun délibère et corrige. Sur Grokipedia, on peut faire des commentaires mais on ne sait pas qui il y a derrière. Beaucoup sont subjugués par “l’outil IA” mais il n’existe aucun espace pour en débattre et apporter un contre-discours. Le fait de ne pas pouvoir ni expliciter les choix qui sont derrière la machine ni en discuter est dangereux.

Edito

L’édition scientifique bousculée par Trump

Par Lucile Veissier , TheMetaNews, pour EPRIST Cet article est publié en partenariat avec TheMetaNews sous licence CC-BY 4.0 (voir les conditions). « No more taxpayer money for woke publishers! », s’exclamait Donald Trump sur le réseau social X le 8 avril 2025. Mais pourquoi tant de haine, quatre mois à peine après sa prise de poste à la Maison Blanche et l’interdiction orwellienne de plus de 200 mots au sein des agences gouvernementales ? « La folie du genre » poussée par des maisons d’éditions européennes comme Springer Nature, selon le Président des États-Unis, qui donnait en exemple un essai publié en juin 2024 par Nature intitulé « Beyond the trans/cis binary: introducing new terms will enrich gender research ». En ce même jour d’avril 2025, le média ultra-conservateur Breitbart News titrait sur la possible coupure des abonnements aux « woke medical journals », ceux-ci ayant soit disant répandu de « fausses informations » sur les vaccins et l’origine du virus de la Covid. Avec un argument de choc pour feu le département de l’Efficacité gouvernementale (DOGE) : les sommes déboursées par le contribuable états-unien – 20 millions de dollars pour les abonnements à Springer Nature –, jugées trop importantes. D’autant plus au vu du contenu… selon leur point de vue. « On m’a rapporté que de plus en plus de publications concèdent être partisanes dans certains débats scientifiques »  Edward R. Martin, procureur fédéral Le prix de la liberté. Le désabonnement à Springer Nature des National Institutes for Health (NIH) s’est finalement matérialisé en juin 2025 : il était annoncé par le média Axios et confirmé par le département de la Santé. Plus tôt, une lettre aurait été envoyée à la maison d’édition pour l’interroger sur ses pratiques éditoriales, l’accusant d’être partisane et d’entretenir des liens avec la Chine. N’est pas non plus à exclure l’hypothèse d’une revanche pour certaines prises de position anti-Trump dans les revues de Springer Nature, notamment cet éditorial publié par Nature juste avant les élections de novembre 2024 ou ces propos de l’éditrice de la revue Scientific American Laura Helmuth, qualifiant les partisans trumpistes de fascistes et intolérants. La maison d’édition n’a pas communiqué sur le sujet. D’autres coupures d’abonnements ont eu lieu : en mars, le département de l’agriculture avait déjà mis fin à 400 revues – sur un total d’environ 2000 – principalement éditées par des presses universitaires ou des sociétés savantes, suite aux ordres du DOGE. Bully time. Les intimidations ne se sont pas limitées au géant de l’édition scientifique ; elles ont également touché plusieurs revues médicales, parmi les plus prestigieuses. Mi-avril 2025, le procureur fédéral Edward R. Martin (district de Columbia) adressait un courrier à au moins quatre d’entre elles, éditées par des organisations professionnelles de médecins aux États-Unis : le New England Journal of Medicine (NEJM), le Journal of the American Medical Association (JAMA), Obstetrics & Gynecology et CHEST. C’est cette dernière qui a divulgué la fameuse lettre, les accusant de partialité, les rappelant à leurs « responsabilités » et leur adressant toute une liste de questions. Parmi les sujets posés : le manque de points de vue divergents, l’évaluation des biais dans les recherches – notamment celles financées sur deniers publics. La réponse à cette lettre « vaguement menaçante » selon les termes de l’éditeur en chef du NEJM interviewé par le New York Times, était attendue deux semaines plus tard, pour le 2 mai.  « Nous envisageons d’interdire [aux scientifiques] de publier dans les revues corrompues » Robert F. Kennedy, ministre de la Santé Recommandé AR. Quelques jours plus tard, le NEJM indiquait au Monde y avoir répondu en invoquant la liberté d’expression et assurant « [favoriser] le dialogue académique et [demeurer] ferme dans son engagement à soutenir les auteurs, les lecteurs et les patients ». Une autre revue tout aussi prestigieuse mais éditée par Elsevier, The Lancet, n’avait elle pas reçu de lettre mais apportait son soutien aux revues intimidées et plus généralement aux sciences médicales aux États-Unis, cible d’importantes coupures budgétaires annoncées quelques semaines plus tôt. Il faut dire que les sujets de crispation entre l’administration Trump et la communauté scientifique ne manquent pas : vaccination, avortement, inégalités d’accès aux soins… Fin mai, le ministre de la Santé Robert F. Kennedy relançait les hostilités en déclarant qu’il envisageait interdire aux scientifiques de publier dans The Lancet, NEJM, JAMA « et toutes ces autres revues (…) corrompues ». Une menace toujours pendante à l’heure où nous écrivons ces lignes. Coupes sombres. Il n’empêche que, même sans interdiction explicite, les près de 8000 projets de recherche stoppés et les coupures budgétaires prévues pour 2026 – que Nature présente en graphiques – vont forcément impacter la production d’articles par les laboratoires états-uniens. L’arrêt de nombreux partenariats internationaux risque fort de faire tache d’huile au niveau mondial. La France n’y échappe pas, le Canada non plus, près d’un tiers de sa production scientifique se faisant en collaboration avec les États-Unis dans certains domaines. Avec des conséquences sur un secteur de l’édition scientifique déjà fragilisé par la prolifération d’articles de mauvaise qualité générés par IA. Une autre manne importante pour les éditeurs risque également de fondre comme neige au soleil : les frais de publication. En effet, les NIH, grands financeurs de la recherche en santé, prévoient de plafonner le montant des Article Processing Charges (APC) prélevés sur leurs grants. En France, « les dépenses liées aux APC dans des revues ouvertes sont éligibles au paiement via les financements de l’Agence nationale de la recherche mais pas celles des revues hybrides [sur abonnement mais qui proposent aux auteurs de payer pour un accès ouvert à leur article, NDLR] », rappelait Zoé Ancion, responsable du pôle science ouverte à l’ANR – relire notre analyse sur l’évaluation et la science ouverte. « [Le plafonnement des APC] risque de se faire au bénéfice des grandes maisons d’édition, avec un renforcement de l’oligopole déjà en place » Stefanie Haustein, Université d’Ottawa Plafond de vair. Après avoir mis fin à l’embargo de 12 mois pour la mise en accès ouvert – obligatoire – des publications issues de leurs financements, les NIH communiquaient fin juillet leur volonté de serrer la vis sur les APC dès janvier 2026 en proposant cinq options, depuis la fixation d’un plafond – à définir entre 2000 et 6000 dollars ou bien proportionnel au montant de la grant – jusqu’à leur suppression totale. Le Scholarly Communications Lab de l’Université d’Ottawa a montré le fossé entre ces seuils et les prix pratiqués par les maisons d’édition – certes fixés en fonction de la réputation de la revue plutôt que des frais réels (voir notre “3 questions à Stefanie Haustein” plus bas). Sur plus de 2200 revues, seules 162 proposent des frais inférieurs à 2000 dollars, correspondant à 6% des publications en 2025. Et même un plafond fixé à 6000 dollars ne permettrait pas de couvrir les frais d’une publication sur dix. Pas moins des 28 revues Nature ont des APC à plus de 12 000 dollars, quand Cell (Elsevier) demande plus de 11 000 dollars, par exemple. Si la limite basse de 2000 dollars était imposée, les revenus des maisons d’édition pourraient donc drastiquement diminuer. Mais des effets rebond sont déjà anticipés.  Martingale. Une consultation organisée jusqu’à mi-septembre par les NIH a réuni plus de 900 commentaires de chercheurs, bibliothécaires et éditeurs, surtout de taille modeste. La crainte de voir les APC de nombre de revues augmenter jusqu’au plafond fixé choisi était notamment soulevée par PLOS, avec le risque de faire passer de nombreuses recherches en accès fermé. Autre risque, soulevé par l’Association of Research Libraries : celui de déplacer la pression financière sur les bibliothèques, également concernées par les coupes budgétaires. En effet, les frais de publication pourraient se transformer en accords de type « Read & Publish » où les établissements payent à la fois pour accéder aux articles fermés mais aussi pour publier en accès ouvert dans les revues le proposant. Avec des conséquences en bout de course pour les chercheuses et chercheurs (voir notre “3 questions à Stefanie Haustein” plus bas). Les NIH ont répondu tenir compte des commentaires et considérer d’autres options, selon Science en décembre 2025 mais à l’heure où nous écrivons, le suspense est encore de mise. 3 questions à… Stefanie Haustein* Professeure à l’Université d’Ottawa et spécialiste des questions de publication scientifique, Stefanie Haustein répond à nos questions. Limiter les APC est-il une bonne idée ? Tenter de mettre des freins à ce processus d’exploitation des grandes maisons d’édition semble à première vue une bonne idée. En effet, les frais de publication – 2000 dollars par article en moyenne pour les APC, 3000 dollars pour les revues hybrides – sont actuellement complètement déconnectés des coûts réels des éditeurs qui consistent principalement à du type setting, la génération d’un PDF et le maintien d’un serveur. Une étude estimait qu’en fixant les frais à 1000 dollars, les éditeurs pourraient encore se faire une marge raisonnable – évidemment moindre que les 38% de marge réalisées par Elsevier. Aujourd’hui, ces frais de publication sont uniquement indexés au prestige de la revue et beaucoup de chercheurs sont prêts à les payer. Quelles seraient les conséquences pour les chercheurs d’un plafonnement des APC ? Aujourd’hui les chercheurs payent les APC sur leurs financements propres, les mettant en balance avec l’achat de matériel ou le salaire de stagiaires. Mettre fin aux APC peut donc sembler plus égalitaire. Mais, si ces frais se déportent sur les bibliothèques des universités, les disparités vont se créer entre établissements : d’un côté, ceux qui auront payé un accord « Read & Publish » et les autres. L’Europe a été pionnière sur ce type d’accord, qui arrive plus doucement en Amérique du nord. Cela risque de se faire au bénéfice des grandes maisons d’édition, avec un renforcement de l’oligopole déjà en place. Quelle est la solution, selon vous ? Une trentaine de comités éditoriaux ont récemment quitté leur maison d’édition pour des plus petits éditeurs à but non lucratif – un des exemples les plus connus est celui de Imaging Neuroscience. Je faisais partie du comité éditorial du Journal of Informetrics, éditée par Elsevier, qui voulait passer en accès ouvert. Nous avons donc créé en 2019 une nouvelle revue : Quantitative Science Studies chez MIT Press. Aujourd’hui avec APC, nous essayons de faire passer la revue sur un modèle sans frais pour les auteurs. Mais la publication coûte de l’argent et nous devons trouver des financements. Comme nous l’écrivons dans notre dernier preprint, les agences de financement ont un rôle à jouer : la fondation Gates a par exemple décidé d’arrêter de payer des APC et a lancé sa propre plateforme en accès ouvert. * Les réponses ont été légèrement modifiées suite à la relecture par l’intéressée. Et si la solution pour diminuer les frais de publication était d’aider financièrement les revues à s’émanciper des éditeurs à but lucratif ? C’est ce que suggèrent notamment Stefanie Haustein et ses collègues (voir notre “3 questions à”). Sauf que l’ambiance aux États-Unis n’est pas à ce genre de soutien désintéressé, en particulier pour des revues indépendantes publiant des travaux qui contredisent les politiques de l’administration Trump. Pour preuve, l’arrêt de la revue Environmental Health Perspectives (EHP) financée jusqu’à il y a peu par le National Institute of Environmental Health Sciences (qui dépend des NIH). Créée en  1972, elle traitait de sujets brûlants comme la toxicité des PFAS ou celle des perturbateurs endocriniens. Nous en parlons au passé car la revue a annoncé en avril 2025 la suspension des soumissions de manuscrit – notre confrère Stéphane Foucart réagissait dans une chronique au Monde. Début décembre, c’est carrément la fermeture du site web que la communauté scientifique avait constaté avec stupeur. Heureusement, les articles précédemment publiés semblaient toujours accessibles sur PubMed – relire notre analyse sur le sauvetage en cours de cette base en biologie et santé.  « L’ACS tient à maintenir l’indépendance éditoriale des revues qu’elle publie.» Joel Kaufman, éditeur en chef d’EHP Mode survie. Coup de théâtre début janvier : la maison d’édition de la société savante American Chemical Society, ACS Publishing, annonçait la reprise de la revue. L’éditeur en chef, Joel Kaufman, maintenu à son poste, témoignait sa joie de voir « que EHP avait trouvé une nouvelle maison ». Les commentaires n’ont pas tardé à pleuvoir malgré l’apparente volonté de conserver la ligne éditoriale, notant un risque de concurrence avec deux revues déjà éditées par ACS Publishing voire d’éventuels conflits d’intérêt avec les sponsors industriels de la société savante. Contacté par nos soins, l’éditeur en chef Joel Kaufman répondait sous le contrôle de la maison d’édition : « J’ai été rassuré à plusieurs reprises — et elle l’a démontré avec ses autres revues — que l’ACS tient à maintenir l’indépendance éditoriale des revues qu’elle publie. Ces valeurs communes me donnent une grande confiance que nous pouvons bâtir ensemble un avenir riche pour EHP et poursuivre fièrement la longue histoire de la revue. » L’or, valeur refuge. La revue changera en revanche de modèle économique, passant du “diamant” – entièrement gratuite, autant pour les auteurs que les lecteurs – au “gold”, c’est-à-dire avec des APC alignés sur les tarifs d’ACS Publishing – de 3000 à 4500 dollars. La publication restera gratuite en 2026, toujours selon Joel Kaufman qui espère une remise en ligne des archives d’EHP ainsi qu’une réouverture des soumissions le plus tôt possible. Les chercheuses et chercheurs états-uniens auront-ils le droit de publier dedans ? L’avenir nous le dira.

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